C’est non sans émotion que j’ai reçu, samedi 17 octobre, les premiers participants de l’Atelier du récit. 

© L’Atelier du récit.

J’ai pensé ce cycle d’ateliers comme un véritable parcours immersif à travers lequel chaque participant peut appréhender le “souvenir” et la “mémoire”, qu’elle soit individuelle, collective, appartenant aux Hommes ou aux lieux. 

J’ai intitulé la première séance : “Fragments d’histoire”. L’objectif est de réveiller la mémoire sensorielle pour raviver les souvenirs. 

L’atelier s’est ouvert par un tour de table et un brainstorming qui a permis de poser les mots et les émotions qui résonnaient chez le participants à l’appréhension du sujet : 

Vies antérieures - anecdotes - nostalgie - tristesse - trésors - mélancolie - intimité - histoire(s) - hérédité - traumatismes - rires - passé - secrets - réminiscence - rémanence - enfance - transmission - aïeux - témoignages - etc.

J’ai ensuite présenté deux ouvrages qui me sont chers et qui m’ont permis d’évoquer deux typologies de récit mémoriel. 

© L’Atelier du récit - Valérie Toranian, L’étrangère ; Emmanuel Lepage, Un printemps à Tchernobyl. 

Le roman de Valérie Toranian, transcrit la mémoire de sa grand-mère paternelle. Ce récit me touche particulièrement, parce qu’il fait écho à ma propre histoire familiale. Il retrace les mémoires d’une rescapée du génocide arménien de 1915 par sa petite-fille. Cet hommage est rempli d’amour. L’auteure nous ouvre les portes de l’intime avec une justesse qui oscille entre timidité retenue et dévotion totale. Ce qui est ici intéressant, c’est de voir comment un récit mémoriel intime peut se faire le porte parole d’une histoire collective. Pour ma part, je n’ai jamais connu mon arrière grand-mère, Siranouche, mais à travers chaque ligne de ce roman, je voyais ma mère me racontant ses souvenirs avec sa “mémé dodo”. Valérie Toranian ne rend pas seulement hommage à son aïeule, elle offre ici une voix à tous les apatrides Arméniens de l’entre-deux-guerres, venus trouver refuge en France, qui ont tenté de se reconstruire loin de leur terre anatolienne. En outre, sous couvert d’immortaliser les pans d’une histoire mémorielle personnelle, l’auteure offre un témoignage historique sur une partie du processus génocidaire dont on a peu de sources. Elle évoque les massacres lors des marches forcées dans le désert syrien et la vente des enfants aux familles kurdes et ottomanes, ayant abouti à leur conversion forcée. 

Dans le cadre d'une résidence artistique, Emmanuel Lepage, illustrateur, part en Ukraine à Prypiat en avril 2008. Il s’agit d’une des “villes mortes” qui se trouve à moins de trois kilomètres de la centrale de Tchernobyl dont l’explosion du 26 avril 1986 a causé l'accident nucléaire le plus grave de l'histoire. Dans ce roman graphique, Emmanuel Lepage représente la dualité déroutante d’un lieu où la nature a repris ses droits sur le souvenir d’un drame, aujourd’hui invisible à l’œil nu, mais pourtant bel et bien prégnant via les traces enfouies à jamais dans le sol et les mémoires.

Le reste de la séance a été fractionnée en quatre exercices d’écriture, visant à réveiller progressivement le rapport de chaque participant avec la/sa mémoire. 

Avec le premier exercice : “Je me souviens”, inspiré du livre de Georges Perec, j’ai demandé aux participants de lister leurs souvenirs. L’objectif est l’éveil des détails, ceux qui marquent, ceux que l’on garde dans un coin de l’esprit et qui nous rendent nostalgiques. La mise en commun a ensuite permis aux participants de partager leurs émotions qui, pour cette session, résonnaient autour de la nostalgie et de l’enfance. 

Le second exercice : “Je ne me souviens pas”, c’est le processus inverse. L’objectif est de travailler ici ce qui échappe à la mémoire, ce dont on n’arrive pas à se souvenir et qui appelle, le plus souvent, la mélancolie. Pour cette session, les émotions ont été la tristesse, la colère, la censure ou encore l’absence. 

Dans un troisième exercice : “La première fois versus la dernière fois”, j’invite les participants à mettre en miroir deux fragments. Le but ici c’est l’exploration des seuils et des limites, car nous ne sommes malheureusement pas toujours conscients de nos “dernière fois”. C’est une approche libre qui permet, si on le souhaite, de dépasser la simple liste, telle que proposée pour les deux exercices précédents, et de susciter une amorce plus profonde tant dans l’émotion que dans l’écriture. 

Arrive ensuite l’exercice immersif que j’ai imaginé de A à Z pour cette séance : “l’appropriation sensorielle”. L’objectif est d’explorer le souvenir/la mémoire — individuelle ou collective — à travers les sens que sont l’odorat, la vue, le touché. Pour cela, j’ai sélectionné des objets, certains se suffisent à eux-mêmes, d’autres sont le produit d’une pure mise en scène. 

© L’Atelier du récit. 

C’est le cas de ce petit sac en cuir, chiné sur l’île de la Cité il y a quelques années déjà, dans lequel on retrouve un exemplaire original de l’unique roman de Dorothy Bussy, Olivia par Olivia, publié en 1949 par The Hogarth Press, la maison d’édition de Léonard et Virginia Woolf, déniché chez un bouquiniste sur les quais de Seine. Un roman saphique qui raconte l’amour passionnelle d’une étudiante pour sa professeure. J’y ai rajouté un ancien rouge à lèvres dont le parfum ravive l’olfactif et suggère les souvenirs de l’intime. 

Les participants prennent le temps de découvrir les objets pour faire connaissance avec eux. Je les invite ensuite à écrire leur histoire et leurs confidences. Ils peuvent faire l’exercice avec plusieurs objets s’ils le souhaitent. Puis, selon le degré de facilité de chacun à pouvoir se projeter dans un récit mémoriel et/ou fictif, je propose au groupe de choisir un objet en commun pour que l’on puisse évoquer tout ce qu’il suscite en chacun de nous, tout ce qu’il réveille, tout ce qu’il pourrait avoir à nous raconter. Chaque élément est noté sur une feuille qui sert ensuite de chemin de fer narratif. Puis de façon individuelle, les participants prennent un temps pour assembler les pièces du puzzle selon la musique qui se joue dans leur esprit, selon les émotions qu’ils ressentent sur le moment. Enfin, la lecture des récits autour de ce socle commun termine l’atelier par un moment riche de partage. 

La prochaine séance de ce cycle d’ateliers d’écriture se déroulera le 31 octobre, je l’ai intitulé : “Tisser le fil d’Ariane”, l’objectif sera de travailler sur la structure du récit pour donner vie aux souvenirs. 

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