
À l’origine, le mot « pitch » vient de l’anglais « picchen » qui veut dire « planter ». Avec le temps, le terme a pris le sens de « jeter », « lancer ». Il appartient au vocable sportif du baseball, le « pitcher » étant celui qui lance la balle. Quant au domaine créatif et commercial, « faire un pitch » c’est lancer une idée vers un interlocuteur en espérant qu’il puisse l’attraper au vol.
Mais pour en comprendre le concept moderne, il faut se projeter en plein cœur de l’effervescence des coulisses de l’Usine à rêves.
Hollywood, 1980. Tu es un.e jeune scénariste talentueux.se. Par chance, tu arrives à te glisser juste à temps entre les portes de l’ascenseur avant qu’elles ne se referment. Tu te retrouves alors seul.e avec le producteur en vogue qui est tout en haut de ta liste de cibles pour faire de toi le futur Spielberg. Tu as exactement 60 secondes « top chrono » pour capter son attention et lui donner envie de t’ordonner de le suivre dans son bureau, car il veut maintenant tout savoir sur ton projet.
Dans le jargon, c’est ce qu’on appelle le mythe de l’« elevator pitch », ou plus communément, le « pitch d’ascenseur ». Egalement appelé logline, ce pitch scénaristique est devenu monnaie courante dans le monde de l’édition.
Pourquoi ça ?
Tout d’abord, parce qu’il permet aux maisons d’édition (ME) de faire le tri à la source. C’est un gain de temps phénoménal pour elles. Le pitch c’est donc un premier filtre qui permet à ton manuscrit de pouvoir être sélectionné et lu par un comité de lecture.
De plus, c’est ce qui permet aux ME de pouvoir se projeter sur le potentiel commercial de ton manuscrit, puisqu’il est généralement perçu comme une esquisse de la quatrième de couverture.
Enfin, si en tant qu’auteurice tu maitrises l’art du pitch, c’est pour les ME un gage de garantie indéniable : ça veut dire que tu maîtrises suffisamment tous les rouages de ton intrigue pour en sortir ce qui doit être le plus percutant. Et ce, en seulement une ou deux phrases.
Et maintenant, « si on pitchait ? »
Je te propose d’aborder l’art du pitch par le biais d’exercices explorant la rétro-ingénierie. Cette méthode est définit par Syd Field, analyste et théoricien du cinéma, qui prône une structure narrative en trois actes distincts (exposition, confrontation et résolution). Ces trois actes sont reliés par des points pivots aux moments charnières de la chronologie de l’intrigue pour maintenir l’intérêt du spectateur. Cette méthode peut s’opposer au schéma quinaire, développé par Paul Larivaille, qui propose un découpage en cinq temps dans lequel le début et la fin décrivent un état, englobant le milieu du récit qui, lui, est construit d’actions.
À travers deux exercices complémentaires, je te propose de t’entraîner à pitcher tes films et/ou romans préférés. Comment procéder ? En rédigeant une logline en une seule phrase. L’objectif est de te faire prendre conscience qu’une grande histoire repose toujours sur une ossature très simple.
Okay, mais d’abord c’est quoi une « logline » ? C’est un résumé percutant qui expose le cœur de l’intrigue en une ou deux phrases seulement. La logline sert donc à capter l’attention immédiate du lecteur pour lui donner envie de découvrir le reste de l’histoire.
Tu peux commencer par te rendre sur le site d'Allo ciné pour t’amuser à décortiquer le synopsis des films et séries et ainsi te familiariser avec l’architecture d’un bon pitch. L’idée c’est d’adopter la posture d’un mécanicien qui dépouillerait la « carrosserie » d’une œuvre pour n’en garder que le « châssis », c’est à dire le conflit.
Voici deux exercices pour t’entrainer :
1°) « Le pitch masqué » : rédige la logline de l’oeuvre de ton choix sans jamais citer de noms propres (pas de nom de personnage, ni de lieux spécifiques, ni d’objets identifiables). Le but est de pouvoir faire deviner l’œuvre en te focalisant uniquement sur l’énonciation d’une caractéristique du protagoniste, de l’élément déclencheur, de l’objectif et des obstacle(s)/enjeu(x).
2°) « La phrase à trous » : reprends les phrases types proposées ci-après et remplis-les uniquement avec l’ADN de l’histoire. Pour reprendre les travaux d’Yves Lavandier, auteur de l’ouvrage Dramaturgie, on peut différencier deux types de pitch, celui d’intrigue et le trajectoriel.
Pitch d’intrigue : l’accent est mis sur l’action.
« Dans (… / contexte, époque, monde, etc.), à la suite de (… / incident déclencheur : évènement inattendu qui vient bouleverser le statu quo narratif, etc.), un.e (… / définir la/le protagoniste par sa fonction, statut, trait de caractère principal, sans utiliser uniquement son prénom, etc.) doit (… / exprimer l’objectif : c’est à dire la mission concrète, urgente que le personnage doit accomplir, etc.) face à/malgré (… / exposer l’obstacle : la force en opposition, l’antagoniste, majeur qui se dresse sur sa route). »
Conseils : évoque des éléments tangibles, plutôt qu’abstraits et lis ta phrase à haute voix (si tu manque d’air avant le point final, supprime des mots ou des virgules).
Pitch trajectoriel : l’accent est mis sur l’évolution.
« Un.e (… / définit ta/ton protagoniste par son rôle, statut, métier, etc.), profondément/trop (… / expose le trait de caractère initial : son défaut majeur, sa faille intime, sa carapace émotionnelle, etc.) apprend à/est forcé.e de (explique la confrontation de l’intrigue qui va le bousculer, etc.) acquérir/faire preuve de (donne le trait de caractère inverse : c’est à dire la qualité qui lui manque pour grandir ou réussir sa mission, trajectoire, destinée, etc.). »
Conseils : garder le trait de caractère initial du personnage et le faire évoluer via les différentes actions auxquelles il se confronte tout au long de l’histoire.
Personnellement, j’ai tendance à mêler ces deux formes de pitch : selon moi, la trajectoire intime du personnage doit croiser l’intrigue dramatique. L’une nourrit l’autre et vice versa.
En guise de dernier exercice et pour être sûr que tu te sois bien approprié la méthode pour pitcher ton roman, rédige ta propre logline et poste là en commentaire.
Mon meilleur conseil ? Fait-toi confiance et suit ton instinct. Quand tu reliras à voix haute ton pitch, imagine toi dans une bibliothèque ou dans une librairie : est-ce que ta logline te donnerait envie d’en savoir davantage ?
Bon entrainement à tous !
Tu peux télécharger cette fiche en version pdf :
Télécharger la fiche « Et si on pitchait ? » — PDF, 4 pages (2,8 Mo)
Bibliographie pour aller plus loin :
Yves Lavandier, La dramaturgie, 1994.
Syd Field, Screenplay, 1979.
Paul Larivaille, « L’analyse (morpho)logique du récit », in la revue Poétique, n°19, pp. 368-388, 1974.


