En 2017, je réalise l’un de mes rêves : parcourir l’Amérique du Nord durant trois semaines. Après trois jours passés à New York, j’ai découvert une partie du Québec et de l’Ontario. [ Je consacrerai un article à Ellis Island, ce lieu chargé d’émotion et d’histoire qui a donné vie à l’un de mes romans. ] Sur cette terre d’appel, je me suis donc perdue dans l’immensité d’une nature dont je ne connais nulle autre pareille. Mais je me suis aussi confrontée à une réalité plutôt violente, celle de la misère qui se cache à l’ombre des grandes villes, parfois juste assise sur le bord d’un trottoir…

C’est durant ce road-trip, riche de rencontres et de cultures, mais aussi de nécessaires désillusions, qu’est né mon roman Les Filles de l’East. Mon carnet de voyage s’est alors muté en carnet d’écriture, j’y ai posé les premiers mots d’une histoire dont je ne soupçonnais pas encore l’étendue. Parce que Les Filles de l’East, c’est une plongée dans un roman choral qui mêle trois époques. Trois temps reliés par un même fil conducteur, celui qui s’est construit autour de la disparition de celles qu’on a voulu faire taire parce qu’elles ne rentraient pas suffisamment dans le rang qu’on leur imposait ; de celles que l’on aimait pointer du doigt, trop facilement considérées comme étant indignes, car de “petite vertu” ; de celles que l’on jugeait hâtivement comme perdues pour mieux les guider sur le chemin de la rédemption qui n’était au final qu’un tombeau béant offert aux affres de la damnation de leurs seuls bourreaux ; de toutes celles à qui on a ôté la vie parce que la leur avait été réduite, dans une facilité déconcertante, à n’avoir aucune valeur.

Les Filles de l’East, c’est un voyage dans la jeune province du Québec de 1869, au milieu du quotidien des brasseurs de Montréal et d’un manoir victorien qui renferme l’horreur de pratiques occultes. C’est le souvenir intime d’un jeune médecin qui se retrouve impuissant face à l’ampleur des dégâts causés par les opiacés et l’héroïne sur les populations les plus vulnérables dans le Québec des années 1980, broyé par une machination savamment rodée et fermement implantée dans les arcanes du pouvoir en place. Enfin, c’est la quête contemporaine d’une jeune femme qui cherche des réponses sur son passé et qui, sans le savoir, va raviver l’affaire de ces disparues, l’affaire des Filles de l’East. Mais en ouvrant la boîte de Pandore, elle ignore qu’elle va réveiller les monstres qui dorment dans l’ombre, ainsi que les fantômes de celles qui ont été leurs premières victimes, à l’heure où les colons plein d’espoir foulèrent la terre, pourtant pleine de promesses, de la Nouvelle France.

Chaque lieu parcouru m’a percuté de plein fouet. Que ce soient les grandes étendues où la nature se fait le chant du silence ; la traversée des “villages” endormis sur les routes longeant les berges du Saint-Laurent ; ou le tumulte gracieux des ville-mères de cette terre cousine : aucun endroit ne m’a laissé indifférente. Et c’est à Montréal, le dernier stop de ce road trip qui fut l’un des plus beaux voyages de ma vie, que la musique qui se jouait alors dans mon esprit depuis le début s’est enfin posée sur la partition inachevée de ce précieux récit.

Montréal, il y a quelque chose dans cette ville — d'aucuns pourraient le nier — qui n’existe nul part ailleurs et qui pourrait s’apparenter à l’ordre de l’inexpliqué. Dans cette cité “qui ne dort jamais”, où l’absence de continuité architecturale pourrait faire croire à un semblant d’anarchie urbanistique, subsiste l’essence même de ce qui nous anime, car cette ville est bel et bien “vivante”. Il y demeure quelque chose d’invisible lorsque l’on déambule à travers les pavés de la vieille ville, de son port et de ses vestiges. Aux pieds des silos assoupis qui s’érigent tels des géants de fer aux portes de la ville, je me suis laissée envahir par cette énergie ancestrale d’un vivant d’antan dont il ne reste aujourd’hui que des particules portées par le souffle du vent. Je me suis imprégnée, en pleine conscience, de ces rues, de ces murs, de cette histoire qui m’était encore complètement inconnue, mais dont les secrets se murmuraient déjà à mes oreilles.

J’en ai été bouleversée. Car je pouvais ressentir des vibrassions bien plus vastes que l’illusion qui nous entoure, celles d’une nature qui avait abritée le vivant de ce monde et qui l’abritait encore. Cette communion, je l’ai ressenti lors de l’ascension du Fjord du Saguenay ; lors de la traversée de Tadoussac, d’où je voyais les voiles des caravelles se dessiner à travers la brume qui venaient depuis la mer, puisque c’est comme ça qu’on l’appelle ce si vaste fleuve du Saint Laurent. Je les entendais ces colons, leur cœur rempli d’espoir, chantant leur joie d’espérer trouver ici leur terre et leur “promise”. Leur gaité se faisait écho dans la hantise de ceux qu’ils délogeraient bientôt. Ces âmes gorgées de désespoir qui priaient en chœur leurs aïeux et le “Grand tout” de leur venir en aide. Mais il était déjà trop trad. La détresse face à l’arrivée imminente de ces Européens, s’est immiscée dans l’esprit des populations autochtones à la minute même où leurs yeux se sont posés sur ces mats d’artimon, leur insufflant cette vérité cruelle que plus rien, jamais, ne serait comme avant.

Au-delà de l’infinie grandeur du choc de cette découverte, ce périple fut le déclencheur de ce qui allait être l’un de mes plus beaux apprentissages : achever mon premier roman. Celui que j’allais mettre dix ans à écrire, réécrire, choyer, dénigrer, détester, adorer. J’ai fait grandir ma plume avec ses maux et il est enfin temps qu’il prenne son envol pour que vous puissiez rencontrer ceux qui m’ont confiés leur histoire et qu’à travers vos yeux, chers lecteurs, puisse-t-elle pour toujours et à jamais perdurer.

© Fragment(s) d’Histoire(s), Fjord du Saguenay, Québec, Canada, juillet 2017.

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