Autrice de romans historiques à suspense, je présente, sous forme de série, les objets de mes romans. En tant qu’historienne, j’attache beaucoup d’importance aux objets. Plus que de simples témoins d’un temps parfois bien révolu, je les vois surtout comme une boîte de Pandore, une faille spatiotemporelle qui ouvre les portes d’un véritable voyage dans le temps. Ils nous racontent une histoire, traduisent une atmosphère, honorent la mémoire de ceux qui, un jour, les ont utilisés.
Dans cet épisode, nous partons à la découverte de l’écritoire de voyage. Dans mon roman épistolaire, co-écrit avec ma complémentaire Cyrielle_B.C., cet objet tient une place cruciale, puisqu’il sert de support à la correspondance. J’en profite pour insérer ici le pitch de notre roman :
À la fin de l’été 1813, en pleine guerre napoléonienne, alors que les troupes alliées déferlent sur un Empire au bord de l’asphyxie, deux sœurs jumelles, Agathe et Louise, nous plongent dans le quotidien d’une société nobiliaire sous tension. Séparées l’une de l’autre, elles nous emmènent à tour de rôle entre les murs d’un couvent qui cache d’inavouables secrets et le manoir de Valerme, au sein d’un foyer familial régi par une belle-mère torturée. La polyphonie des correspondances dévoile les dessous d’un monde en transition. Où les femmes doivent se battre pour s’affirmer et où les sentiments s’érigent tels des remparts face aux vieux carcans d’une société soumise à la religion et à l’obscurantisme.
Agathe et Louise, Les murmures de Valerme, est un roman qui revisite le genre épistolaire. C’est un récit polyphonique, destiné à un public de jeunes adultes et d’adultes, qui dresse la fresque sociale et psychologique d’un monde en déclin. Il dévoile le quotidien et les combats d’une génération sacrifiée qui ne cherche qu’à aimer librement. Mais la violence de la guerre s’immisce impétueusement dans la vie de cette jeunesse nobiliaire en quête d’identité, balayant ses certitudes et redistribuant les cartes d’un avenir qui devait être tracé d’avance.
La correspondance est ici un outil au service de l’intrigue pour témoigner, dénoncer, manipuler, voire confesser. Pour les plus réticents à la lecture du genre, sachez que le rythme de notre narration n’est pas linéaire, car elle se veut hybride, explorant toutes les formes du genre, en mêlant lettres, journal intime, billets doux et même saynètes.
Quoi de plus normal, alors, que de présenter l’un des outils de voyage les plus convoités à une époque où les trajets n’en restaient pas moins des moments fort longs et pénibles.
Genèse d’un objet de marque : aux XVIIIè et XIXè siècles, cet élégant coffret en bois noble, le plus souvent en acajou ou en noyer, devait être suffisamment robuste pour résister aux cahots des trajets en calèche. À l’instar des secrétaires et bureaux, il comportait également un “tiroir secret” pour y dissimuler : lettres d’amour, billets doux, voire bijoux ou objets précieux que le propriétaire préférait cacher pour ne point attirer la convoitise des autres voyageurs.
Mise en contexte : l’écritoire de voyage est usité à une époque où la correspondance est au cœur des interactions sociales, aussi bien pour ce qui concerne les échanges personnels que pour les affaires d’ordre politique : les lettres sont le seul moyen de communication. Cependant, écrire reste un champ d’action réservé aux nantis et à l’élite, dû à l’analphabétisme des milieux précaires et au coût élevé de la réception des plis. Le timbre-poste n’apparait qu’en 1840, c’est donc au destinataire de régler à réception du courrier selon le nombre de feuille que contient le pli. Le courrier est acheminé par des malles-poste qui ne sont autres que des voitures hippomobiles. C’est pourquoi les relais de poste jouent à cette époque un rôle central dans l’acheminement des courriers : ils sont au cœur du maillage territorial, équidistant les uns des autres d’environ vingt kilomètres pour assurer l’échange des montures sans que celles-ci ne se fatiguent trop et retardent la livraison du courrier.

Pour l’anecdote, c’est dans le contexte des Guerres napoléoniennes que se créer un corps militaire constitué de cavaliers d’élite dont la mission est de chevaucher seuls pour livrer plus rapidement que par la malle-poste les dépêches de l’Empire : c’est l’invention du service des “Estafettes”.
Usages & pratique : l’écritoire de voyage s’avère donc être un outil primordial aussi bien pour passer le temps durant ses trajets en fiacre que pour maintenir le lien avec ses semblables et entretenir les conversations. La vie de cet objet est à rattacher avec l’histoire de la correspondance, à mi-chemin entre l’intime et le mondain, dans laquelle la lettre va connaitre elle aussi une véritable révolution.
À l’instar de l’invention du timbre-poste, apparu en 1840 en Grande-Bretagne, on doit également, vingt ans plus tôt, l’invention de l’enveloppe standardisée à un libraire et papetier de Brighton, S.K. Brewer. C’est l’assise du mercantilisme en Europe, le progrès des transports et l’alphabétisation qui, participant à la démocratisation de la correspondance intime, popularise ce produit, bien plus pratique que le pliage des lettres que l’on pratique pourtant depuis des siècles. Il existe d’ailleurs des dizaines de façons de plier un courrier pour le sécuriser : c’est la méthode du letterlocking, une technique de pliage sécurisée pour empêcher toute lecture ou falsification sans briser le sceau. D’ailleurs, l’étymologie du terme “pli”, synonyme de “courrier” ou “missive”, vient de la technique de pliage des lettres en elle-même.

Dans un monde aujourd’hui saturé par l’immédiateté et les réseaux sociaux, le rapport à l’écrit fait son grand retour. Si l’écritoire de voyage peut se transposer à nos smartphones d’aujourd’hui, en nous permettant de maintenir le lien social, le retour au papier, sous toutes ses formes, séduit le plus grand nombre. Que ce soit pour tenir un carnet de voyage durant ses pérégrinations, ou s’adonner au scrapbooking pour faire de son journal intime un véritable objet visuel et tactile, l’écriture redevient une pratique captivante. La lettre quand à elle, connait également un regain de popularité, en atteste la prolifération de Newsletters à laquelle on nous propose de s’abonner ;)
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Bibliographie, pour aller plus loin sur le sujet :
Jana Dambrogio et Daniel Starza Smith : les pionniers du letterlocking (l’art historique du pliage et du scellage sécurisé).
Patrick Marchand, Le maître de poste et le messager. Une histoire du transport public en France (1700-1850), Belin, 2006.
Nicolas Verdier, “Penser le réseau au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle : le cas de la Poste”, inRéseaux en question : utopies, pratiques et prospective, juin 2005, Macon, France. pp.129-138
Cécile Dauphin, Prête moi ta plume... Les manuels épistolaires au XIXe siècle, Paris, Kimé, 2000.
Roger Chartier, La Correspondance - Les usages de la lettre au XIXe siècle, Paris, Fayard, 1991.


